Réflexion de Bernard Mulaire sur le don d’André Landry

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André Landry et Alain Bouchard, « Je m’ouvre au matin comme l’éveil / Et pourtant j’ai le regard figé sur la fin », 152,4 x 104,14 cm, photographie, vers mai 1994. Collection des Archives gaies du Québec (AGQ)

Les années 1980 jusqu’au début de la décennie 1990 constituent une page noire dans l’histoire LGBTQ+. On n’avait pas encore trouvé de remède efficace contre le VIH et le sida, sinon le controversé AZT. De nombreux jeunes hommes gais furent alors emportés avant que la trithérapie, plus prometteuse, ne soit disponible. Alain Bouchard, technicien en ingénierie à la Ville de Boucherville, compte parmi ces derniers. Il décéda le jour de Noël 1994 à la veille de ses 41 ans.

Alain a laissé une trace de son combat grâce à son compagnon André Landry1, qui au début de la trentaine, débutait des études de maîtrise en arts plastiques à l’UQÀM. Fasciné par le concept de l’objet trésor, ce banal objet à la fois talisman et fenêtre sur le subconscient, André impliqua Alain dans sa démarche artistique. Pour Alain, cette collaboration fut une sorte d’apogée, une réappropriation qui le mit en paix avec son état dans un esprit heuristique et gestaltiste.

Incité à noter ses réflexions, Alain résuma ainsi son parcours : « Je m’ouvre au matin comme l’éveil / Et pourtant j’ai le regard figé sur la fin ». Cette réflexion devint le titre d’une installation présentée par André2 et celui de la photographie qui est au cœur du don qu’André a fait aux AGQ. André est appuyé sur le dossier du fauteuil d’Alain, donnant l’impression qu’Alain le supporte, mais c’est par le croisement de leurs mains qu’André tire son aîné vers le haut, i.e., vers la découverte et le dépassement de soi.

Les évaluateurs du mémoire de maîtrise qu’André déposa à l’UQÀM, Moniques Richard (arts plastiques) et Giuseppe A. Samonà (sciences religieuses/deuil) notèrent la finesse et la sensibilité du travail d’André, son urgence, le courage des deux complices, l’originalité du sujet de recherche, la sobriété, la cohérence, l’authenticité.

Sur le plan historique, la photographie montrant André et Alain témoigne de la terrible époque qui a précédé la trithérapie, et donne un visage et un nom à tous ceux qui en ont souffert, y ont perdu la vie, anonymes aujourd’hui.

D’autres artistes avaient abordé le sujet, la plupart atteints du VIH/sida. Le graffitiste Keith Haring (†1990) de New York intégra les mots aids et sida à ses tableaux. Le trio torontois General Idea, dont deux des membres décédèrent en 1994, exploitèrent le sujet, de même que United Colours of Benetton (Therese Frare, 1990). On n’oubliera pas non plus, l’écrivain et photographe français Hervé Guibert (†1991) qui documenta sa propre déchéance physique. Dans une entrevue accordée à Bernard Pivot en 1990, il a parlé d’une libération.

Au Québec, on note le travail du danseur et chorégraphe Benoît Lachambre au début des années 1990 et l’exposition annuelle HIV/SIDA inaugurée en 1994 par la galerie VAV de l’Université Concordia. À l’UQÀM, on se souvient de la démarche autobiographique de l’étudiant à la maîtrise en arts plastiques Jean-François Houle (†1994), tandis que Carl Trahan exposa en 1994 des moulages de ses organes génitaux, en tant que réflexion sur le rapport au corps en période de sida. Parmi tous ces questionnements, la recherche artistique menée par André Landry, avec Alain Bouchard, est unique. On n’en connaît pas d’équivalent.

Notes

  • 1. Depuis 25 ans André Landry habite à Paris avec son conjoint Yann. Œuvrant dans le monde des arts, il partage sa passion pour la peinture avec leur fillette Loïs, âgée de 11 ans.
  • 2. Expositions :
    • — 1993, 2-5 décembre – « L’objet-trésor » dans l’expérience artistique et pédagogique, André Landry et Alain Bouchard, UQÀM;
    • — 1994, 5-24 juin – « Je m’ouvre au matin comme l’éveil / Et pourtant j’ai le regard figé sur la fin» dans Sous-verre/24 h, groupe, UQÀM;
    • — 1994, 13 septembre-8 octobre – « Comme une vague » dans Sous-vide, groupe, Centre des Arts Contemporains du Québec à Montréal;
    • — 1995, 15 juillet-15 août – « La mise en terre » dans Tendre verre, groupe, UQÀM.

Sources

  • Jolicoeur, Nicole, L’œuvre et la recherche de vingt-quatre finissants et finissantes. Programme de maîtrise en arts plastiques. Université du Québec à Montréal 1994-1995. Comité de maîtrise, UQÀM, 1995, boîtier.
  • Landry, André, L’« objet trésor » dans l’expérience artistique et pédagogique, mémoire de maîtrise en arts plastiques, UQÀM, juin 1994.
  • Martinet, Sandrine, « Des expositions sous-verre… Pour mieux questionner l’interne et l’externe », ESSE, arts + opinions, no 29 (été-automne 1996), p. 7-14.
  • Mulaire, Bernard, « L’objet-trésor dans l’expérience artistique et pédagogique. Du décloisonnement : Alain Bouchard et André Landry, une œuvre commune », ESSE, arts + opinions, no 24 (printemps 1994), p. 10-15.

© Bernard Mulaire et Archives gaies du Québec, 2021.

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